Joost van den Vondel

(1587-1679)

EPISTRE.

A MON SEIGNEUR

JEAN MICHIELS VAN VAERLAER,

MON SINGGULIER AMY.
    L’encensoir odoreux de l’Arabie heureuse,
L’Attique miel sucré, La mine precieuse
De La riche Peru, les perles, les thresors
Que l’Inde orientale a sur ses riches bords,
Ne pouvant presenter â vostre Seigneurie,
Ie vien l’Avant-coureur de mienne Poësie
Sacrer â ton honneur, en toute humilité,
La printaniere fleur de mon aage doré.
Ma Muse rit desia, se voyant amiable
Dessoubs l’ombre d’vn tel Mecœne favorable,
Qui fuyant le pavé des ruës, va les champs
Presser de ses talons: qui l’aage de son temps
Loing, loing hors l’emmure’ d’vne Cité redouble,
Laissant des Citadins la peupuleuse trouble:
Qui pour les bords du
Leck et son bord verdissant
Quitta le bleu Triton de
1’Amstel ondoyant,
Et estant petit Roy de
Iaersveldt, ne desire
Changer son libre estat pour vn plus grand Empire
O trois fois bienheureux (a autre fois chanté
Horace et le Gascon du Bartas renommé)
O mille bis heureux! qui voit tousiours Nature
Fleurir Parmy les champs en eternel verdure,
Le maniement joyeux d’vn verd sion enté
Le lustre passe d’vn royal sceptre emperlé,
Les feuilles ombrayeux d’vn florissant boscage,
Les doux tirelrants Rossignols en ramage,

Surpassent l’orgueilleux couronnement royal,
Et le chant mesuré des Chantres musical,
Si tost que le Soleil va peindre de dix milles
Couleurs le gay Printernps, par les pleines fertiles,
Le champestre Bourgeois voyt ores sur les fleurs
Aurore distiller les agreables pleurs,
Il voit les fleurs ployer soubs vn mignard Zephire,
Il oyt le doux Echo qui par le ciel souspire,
Il voyt les aime-fleurs d’Hymette bancquetter,
Le sueux Laboureur la terre cultiver,
Et richement semer la nouvelle semence,
Pour moissonner apres les fruicts en abondance.
Le chaleureux Esté (qui brusle tout vermeil)
Luy monstre les espics, La vertu du Soleil
Luy monster le coral des cramoisins cerises,
Et l’Automme a couvert de mille friandises
Son table, riche en fruict, en bled, en grain, en vin,
Verssant le bon Bacchus dedans vn crystalin.
Or estant de tous biens richement couronnée
Il sent desia en l’air les aisles de Borée.
He Dieu! qu’est-ce vn plaisir ainsi en liberté
Parmy les champs seconds en toute seureté
De talonner les pas de nostres premiers Peres,
Loing, loing laissant â dos les passions severes,
Fuyant le bruict mondain: o doux et sainst repos!
Qui de cupiditez n’as point chargé le dos,
Qui ne crains le malheur d’vne gauche fortune,
Ni l’azur ondoyant du barbare Neptune,
Qui portes dans ton coeur ta richesse et thresor,
Et ton bien souverain: qui pour argent ni or
Ne passeras le mer, ne tend ras tant de toiles,
Pour borner tes desirs soubs l’ombre de tes voiles,
Qui d’vn Balaine her ne crains d’estre englouti,
Mais qui dans ton berceau veux estre enseveli.
Durant l’aage doré que nos premiers Ancestres
Faisoint Profession des ouvrages champestres,
Astrée florissoit, et La terre â chascun
Estoit avec ses fruicts en partage commun,
Les fifres nu tambours n’esveillerent l’orage
D’vn sanglant eschaffaut, ne Mars aime-carnage
N’exhortoit ses Souldats, on ne trouva Citez,
Chasteaux, ni tours pierreux, ni Remparts terrassez,
Neptune n’eust Le dos ni ses ondes falées
Chargées de cent vaisseaux, car du fruict des vallées
Chascun se conientoit, ei vivoit à Ceres,
Laquelle abondamment leur provida assez.
O celeste labeur! qui dans ton front empraincte
Portez la saincte loy, La justice, et La craincte
Du grand Dieu Zebaoth, comme Abel vertueux,
Noë, Moysse, Abram, et celuy qui les Cieux
Semble oreillier au son de sa harpe dorée,
Et triomphant se voyt vainceur d’vn Briarée.
Combien d’années des Romains sont sagement
Gouvernez soubs ceux ci, qui du couire trenchant
La terre ont cultivé, je laisse vn Tite Live
Historier dessus le Tyberique rive.
Ie ne veux, ni ne puis mettre en jeu tous les Roys
Porte-sceptres dorez, Demy-dieux, Donne-loyx,
Qui ont abondonnez leur Couronne invincible,
Pour vivre bien contents parmy le champ paisible;
Loing, loing des vanitez et troubles de l’esprit,
Pour laquelle ses pleurs Heraclite espandit.
La plus part qui cerchoynt les immortelles vivres,
Et qui diligemment ont feuilletté les livres
Du trois-fois sainct Esprit, sont aussi retiré,
Laissant arriere loing l’humaine vanité.
Car le vray Helicon, et Pernasse des Muses
Se plaist d’enire le son des douces cornemuses
Du haubois pastoral, soubs l’arbres ombrageux
Lesquels tous-jours croissant vont menacant les Cieux.
Toy qui d’vn mesme jeu et d’vne mesme flame
Bruslez divinement, c’est vers toy que je rame
Avec mon foible esquif, puis qu’vn vif jugemen
Accompaigne tous-jours ton hault entendement,
Souffrez que soubs ton nom je vien le vieil Theatre
Icy renouveller, et Pharon l’Idolatre
Presenter obstiné, qui ses derniers sanglots
Et derniers pleurs noya dedans les rouges flots:
Souffrez que je des pein icy La delivrance
Des en tans d’Israël, d’Abram juste semence,
Afin que par Zoyle au visage effronté
Les fleurs de mon printemps ne foyent voilé.
C’est la cause pourquoy, Mecene tres-fidelle!
Que ma Muse dessoubs l’ombrage de ton aisle
Se cache volontiers. Ma Muse qui s’en va
Sur la sacre sommet de l’Arabe Sina
Le front pousser au Ciel jusqu’aux bigarres nuës,
Soubs l’Echo de ton nom jusqu’aux astres cornuës
Recevez doncq ces vers, ces vers qu’ â ton honneur
Vrayment meritent bien vn plus docte Sonneur.

De vostre Seigneurie les tres-affectionné

I.V.V.


Ingezonden door J.R. van Wijk op: 19 July 2001